AUTORISATION DE DEPLACEMENT DE 1720

    Conformément aux mesures restrictives de confinement qui doivent limiter la propagation de l’épidémie de coronavirus, les Français ont pris l’habitude de remplir une attestation de déplacement dérogatoire pour sortir faire les courses, promener le chien ou aller travailler, etc.

    Aussi inhabituelle que cette situation puisse nous paraître, elle n’est pourtant pas inédite.

    La preuve avec l’attestation de déplacement, ci-contre, datée du 4 novembre 1720, vendue par la librairie parisienne Traces Écrites et partagée sur Twitter le mercredi 22 avril 2020 par Jérémie Ferrer-Bartomeu, docteur en histoire, diplômé de l’École des Chartes et enseignant-chercheur à l’université de Neuchâtel en Suisse.

    1. Le contexte historique

    Une épidémie de peste partie en 1720 du port de Marseille, fit plus de 100.000 morts à Marseille et en Provence. En effet, les navires débarquant de l’Empire Ottoman, devenu la Turquie, étaient parfois porteurs de la peste ou du choléra.

    Ainsi :

    La peste éclate dans le port le 22 juillet 1720.

    Le 31 juillet, les échevins expulsent 3000 mendiants étrangers de la ville et enferment les autres.

    Le même jour, le Parlement d’Aix place Marseille en interdit.

    Il est trop tard : plus de 10 000 personnes sont déjà sorties de la ville et répandent la maladie.

    Les ports et les ponts sur la Durance sont fermés. La mise en place d’un cordon sanitaire est alors décidée le 4 août mais ne devient réellement efficace qu’à partir du 20 août, grâce à l’arrivée de nouvelles troupes qui isolent la ville et son arrière-pays.

    Les affaires se traitent à portée de voix dans quatre « barrières-marchés », sortes de poste-frontière organisant les échanges, où les marchandises, apportées de la zone indemne, sont laissées sur la route, dans une sorte d’espace tampon, abandonnées aux personnes soumises au blocus qui peuvent ensuite venir les chercher.

    Les communautés de Provence organisent des barrages : L’un le long du canal de Craponne, un autre sur la Siagne ; la province installe quant à elle des cordons militaires appelés « lignes » sur le Verdon, sur la Durance et sur le Jabron jusqu’à Buis-les-Baronnies.

    La Durance est aussi gardée par la France et par le Comtat, possession du Saint-Siège.

    Le 2 octobre, une nouvelle ligne est établie entre le comtat et la Haute-Provence ; on décide de la rendre infranchissable en la matérialisant par un fossé profond et large, surmonté d’un mur de pierres sèches.

    Le « mur de la peste », long de 100 kilomètres est alors construit en très peu de temps, au prix d’efforts financiers importants.

    Mais il ne parvient pas à protéger Avignon, si bien qu’en février 1721, il faut édifier une nouvelle ligne en retrait du mur, elle-même à son tour abandonnée le 22 septembre car elle a été débordée à son tour et s’avère en outre ruineuse.

    L’année suivante, trois bataillons français viennent réoccuper la ligne afin de protéger la Provence, désormais guérie, d’une possible réinfection.

    Ils sont retirés en février 1723, trois mois après la fin de l’épidémie à Avignon. Du côté du Languedoc, on peut noter la même détermination à s’opposer à tout prix à la marche de l’épidémie.

    Dès le mois d’août 1720, les grandes villes établissent des bureaux de santé et tentent de contrôler la circulation.

    Un cordon militaire est placé le long du Rhône, depuis Viviers jusqu’au delta et le long de la côte des Saintes-Maries-de-la-Mer jusqu’à la pointe de Leucate.

    Au printemps 1721, alors que le Gévaudan est atteint depuis novembre ou décembre 1720, on décide d’établir une nouvelle ligne sur la frontière entre la Guyenne et l’Auvergne et le long de l’Orb.

    À deux reprises, ces lignes doivent être déplacées vers l’Ouest et vers le Nord afin de s’adapter à l’avancée de l’épidémie. Le Languedoc entretient alors 2 000 postes de garde jusqu’en décembre 1722.

    Dans les deux cas, les mesures prises sont aussi spectaculaires que coûteuses.

    Les archives citent le cas de personnes tuées pour avoir voulu franchir les lignes, celui de fraudes ou du passage de travailleurs saisonniers.

    Mais l’extension territoriale de cette dernière peste d’Europe occidentale est finalement maîtrisée grâce à une mobilisation remarquable et à une persévérance exceptionnelle dans l’organisation et la multiplication des lignes.

    Sur les milliers de kilomètres au total, les cordons sanitaires, même s’ils ne sont jamais parfaitement étanches, limitent suffisamment les déplacements pour endiguer l’extension géographique de l’épidémie.

    Dans ces deux exemples, l’échelle territoriale de la lutte a changé : il ne s’agit plus d’isoler une ville et son arrière-pays, des régions entières sont concernées par ces nouvelles pratiques, pour la première fois mises en œuvre au 17e siècle en Espagne.

    Suite du texte en haut à droite

    L’encadrement médical était très faible, donc il n’y avait pas d’autres choix que d’interdire les déplacements.

    On a même tenté de confiner la ville de Marseille, comme l’évoque Marcel Pagnol dans ‘‘Les Pestiférés.”

    2. Lecture de l’attestation de déplacement de 1720

    Elle autorise le déplacement d’un certain Alexandre Coulomb pour rejoindre la ville de Blauzac depuis sa localité de Remoulins, dans le Gard – dont les armes ornent le haut de la feuille – Et atteste qu’il n’y a dans ce lieu, “aucun soupçon de mal contagieux”.

    Ces attestations de déplacement sont relativement courantes du 16e au 18e siècle.

    Les mobilités sont contraintes, les habitants ne se déplacent pas et ne passent pas les portes des villes comme ils veulent.

    Le caractère officiel de ce document, imprimé puis complété de façon manuscrite, montre que la situation est grave, et Alexandre Coulomb ne se déplace certainement pas “par plaisir”. L’attestation est délivrée pour des déplacements exceptionnels mais pas à grande échelle.

    ‘‘Apparemment, les consuls de Remoulins (équivalent de notre conseil municipal actuel) envoient un consul, Alexandre Coulomb, pour demander de l’approvisionnement à leurs confrères de Blauzac ou évoquer la question de la sûreté des rues’’, avance Jérémie Ferrer-Bartomeu.

    Si les dispositifs de contrôle des mobilités ont tendance à être systématisés à l’époque, preuve de l’importance grandissante de la surveillance de l’État sur les individus, ils sont renforcés en temps de crise.

    3. Que risque-t-on en 1720 si on brave l’interdiction de sortie ?

    Au 18e siècle, la répression était très stricte. C’est pourquoi il était si important de disposer d’un sauf-conduit émanant d’une autorité.

    En contexte épidémique, se déplacer sans attestation pouvait aller jusqu’à la mort. Si le territoire était mis en quarantaine, vous pouviez être fusillé ou pendu” affirme Jérémie Ferrer-Bartomeu.

    300 ans plus tard, la peine est plus clémente. Se déplacer dans les rues françaises sans autorisation dérogatoire en pleine épidémie de Covid-19 est passible d’une amende de 135 euros.

    Texte proposé par Solange Bouvier
    Source : Cahiers du Centre de recherches historiques